La mise en agroforesterie de la prairie répondait à plusieurs objectifs :
Nourrir le sol acide et pauvre en matière organique par un apport d’humus, directement par le carbone et l’azote via la biomasse des arbres (feuilles, branchages, racines, mycorhizes), indirectement par le pâturage de bovins ou d’ovins.
Favoriser la biodiversité grâce aux haies qui constituent des habitats très favorables, augmenter la ressource florale pour les pollinisateurs sauvages et l’Abeille noire de Sologne, constituer des corridors écologiques entre la forêt et l’étang.
Créer du lien et reconnecter les enfants au vivant en impliquant les élèves de CM1-CM2 de l’école de Crouy dans ce projet.
Pour cela, nous avons planté 3 lignes d’arbres: 2 alignements de grands arbres en binômes de même espèce et 1 haie multistrate, sur un total de 1000 mètres. Ils sont composés de 530 jeunes plants forestiers (hauts jets, grands arbres, arbustes et buissonnants) choisis parmi 36 espèces locales, plus quelques essences méditerranéennes pour s’adapter au dérèglement climatique (Érable de Montpellier, Mûrier blanc, Orme Lutèce).
Les alignements d’arbres permettront la production de bois d’œuvre et de fourrage s’ils sont menés en trogne (têtard), et le maintien du milieu plus «ouvert» qu’avec une haie dense. Ce maintien de prairies ouvertes, de plus en plus rares en Sologne, est important, car elles accueillent une flore et une faune spécifiques.
La haie centrale, corridor écologique reliant la forêt au sud, avec l’étang situé au nord de la parcelle, qui intègre sous les arbres des essences buissonnantes et des arbustes, enrichit la variété floristique et donc, à terme, faunistique.
Bilan
Les protections individuelles autour de chaque plant et la pause d’une clôture électrique entourant les alignements de végétaux ont permis de limiter les dégâts dus aux animaux sauvages.
Les précipitations exceptionnelles de l’année 2024, 1200mm, représentant un excèdent de 400mm sur la moyenne des 5 années précédentes, ont eu deux conséquences directes.
Il n’y a pas eu besoin d’arroser durant le printemps et l’été, mais certaines essences forestières ont souffert d’avoir les pieds dans l’eau trop longtemps, comme le Tremble, le Saule pourpre, le Sureau noir, le Noisetier… des espèces pourtant habituées aux terrains hydromorphes de la Sologne !
A noter que le nom des Grands Coudrays provient de « coudraie », – lieu où poussent des coudriers – , le Coudrier étant un autre nom du Noisetier.
Dans la forêt de Boulogne, le chemin blanc qui mène aux Petits et Grands Coudrays s’écrit toujours Allée des Coudraies !
Au 20 novembre 2024, le taux de reprise des jeunes plants était de 86%, pourcentage correct au vu des conditions pédoclimatiques très difficiles. Les forestiers de la région estiment qu’un taux de réussite moyen de 90-92% est bon en année normale, mais qu’il faut retirer 5 points en 2024 à cause du très faible ensoleillement et du trop-plein de précipitations.
Nos jeunes planteurs de l’école communale de Crouy ont donc bien rempli leur mission en décembre 2023. Nous les en remercions.
Nous tenons également à remercier les Pépinières Bauchery de Crouy qui nous ont proposés le remplacement gracieux des 70 plants défectueux par des espèces de notre choix.
Avec Christian GAUBERVILLE, ingénieur forestier aujourd’hui retraité, nous avons décidé d’enrichir encore la biodiversité de l’agroforesterie en plantant quatre nouvelles espèces, mellifère (Arbre à miel), fourragère (Frêne à fleurs), et méditerranéennes (Chêne tauzin, Chêne vert).
Ces 70 ligneux seront plantés, en lieu et place des disparus, courant février.
Zoom sur les espèces plantées
Lors de notre journée de contrôle de reprise de végétation en novembre, Christian m’a initié aux clés de détermination pour distinguer les espèces.
Ces clés devant fonctionner une grande partie de l’année, elles évitent de se référer aux fleurs.
Elles sont basées sur la morphologie de certains organes végétatifs comme la feuille, le bourgeon et le rameau.
En période de végétation, c’est assez simple avec les feuilles qui constituent la clé de détermination la plus utilisée des espèces végétales ligneuses.
En période de repos, c’est beaucoup plus compliqué pour les arbres à feuilles caduques, et fin novembre, la plupart des feuilles étaient tombées, sauf celles des chênes et des charmes qui portent des feuilles marcescentes – qui se flétrissent sur la plante sans s’en détacher –.
En hiver, le bourgeon devient alors la principale clé de détermination, et ses différentes caractéristiques, position sur la tige, forme, grosseur, écailles, couleur… difficiles à appréhender. Autant dire que pour un non botaniste, c’est juste impossible !
Si cela vous intéresse, je vous conseille de vous reporter à la bible de 2460 pages des forestiers et pépiniéristes de France « Flore Forestière Française -Plaines et collines » co-écrite par Christian en 2018 quand il travaillait à l’Institut pour le Développement Forestier. Si je l’avais consultée avant les plantations, la vie de 2 alisiers, 4 troènes des bois, et de 10 cornouillers mâles plantés dans des zones trop humides auraient peut-être été épargnées.
Ci-dessous les photos des 36 espèces de plants photographiés pendant l’été 2024, classées par taille à l’âge adulte (hauts-jets, grands arbres, arbustes et buissonnants), avec en regard de celles-ci, quelques particularités qui m’ont semblé intéressantes.
Les hauts-jets










L’Alisier torminal : Son écorce d’abord lisse présente des lenticelles horizontales, sorte de prises d’air en saillie pour ses échanges gazeux et sa transpiration avec l’extérieur, un peu comme les pores de la peau. On retrouve des lenticelles sur les écorces du Bouleau, Peuplier, Merisier, Noisetier, Saule marsault.
Le Merisier, ou Cerisier des oiseaux, possède deux glandes rougeâtres nectarifères sur le pétiole à la base du limbe. Ces nectaires extra floraux secrètent une substance sucrée, disponible bien au-delà de la seule période de floraison, dont raffolent les fourmis et les guêpes qui éliminent les chenilles. Le Merisier est un porte-greffe très vigoureux pour les arbres fruitiers.
Chêne sessile ou chêne pédonculé ? Ces deux espèces sont majeures en Sologne. Le pédonculé tient son nom des longs pédoncules qui relient ses glands aux rameaux. Le sessile lui, a ses glands, insérés directement sur le rameau. Le tronc et les branches principales du pédonculé sont assez tortueuses, alors que le tronc du sessile est plus droit et haut en forêt, ce qui en fait un excellent bois d’œuvre quand il est exploité en futaie régulière comme dans la forêt de Boulogne. Voir sur ce site.
Le chêne pédonculé a besoin de beaucoup d’eau, on le trouve auprès des fossés, en lisière de forêt. Le sessile, lui, est mieux adapté aux sols séchards, et donc au réchauffement climatique. C’est celui qu’on a validé pour le projet d’agroforesterie.
Pourquoi le feuille du Peuplier tremble… tremble ?
Parce qu’elle est portée par un long pétiole, très souple mais résistant, aplati verticalement et tordu en son milieu. Ainsi, au moindre courant d’air, la feuille s’agite, il tremble !
Ce phénomène lui permet aussi de réaliser sa photosynthèse sur les deux faces des feuilles. Le Vivant est vraiment fascinant !
Orme Lutèce ou Charme ?
Si la feuille présente des départs de limbes dissymétriques, c’est une feuille d’orme.
Le Charme, lui, a une feuille gaufrée entre des nervures parallèles.
Les grands arbres










Le Saule blanc est le seul saule qui deviendra grand arbre à l’âge adulte. Il peut vivre 100 ans. Tous les autres saules plantés dans la grande prairie sont des arbustes à faible longévité.
Le Saule blanc est souvent cultivé en forme de «têtard» pour la production d’osier.
Le Lierre : Mais non, le lierre n’est pas un grand arbre ! Mais il pousse déjà naturellement au pied de certains. C’est un bon signal envoyé par la prairie. En effet, cette liane arbustive à feuilles persistantes n’est pas un parasite malgré sa mauvaise réputation mais une plante compagnon qui protège le tronc de son hôte contre les coups de soleil et les gélivures. Il sert aussi de lieu d’hibernation à une faune nombreuse et variée. De plus, le lierre fleurit en automne, au grand bonheur des pollinisateurs sauvages et de l’abeille noire de Sologne, quand les ressources mellifères viennent cruellement à manquer.
Les arbustes









- Le Saule cendré : Son nom est dû à la couleur grisâtre de la face inférieure de ses feuilles.
- Le Prunellier, ou Épine noire, est une plante pionnière – une espèce pionnière est l’une des premières espèces qui colonisent ou recolonisent un espace écologique donné – qui pousse en lisière des jeunes bosquets.
Dans les taillis, l’épine noire est très vite accompagnée par le bouleau qui est aussi une espèce pionnière et ensuite par le chêne pédonculé, espèce post-pionnière nomade semée par le geai des chênes.
Ses épines perpendiculaires en bout des rameaux sont très agressives pour les doigts qui viendraient s’y frotter, mais elles permettent à la Pie-grièche écorcheur de venir y accrocher les insectes chassés et d’y constituer son garde-manger. Au royaume du Vivant, tout est utile !
Le Prunellier, comme les saules à l’exception du Saule blanc, fleurissent dès février, avant la feuillaison, au grand bonheur des abeilles. Les fleurs butinées par les abeilles leur permettront de démarrer le premier couvain de l’année.
Les buissonnants












La Bourdaine: Son écorce interne verte dégage une odeur désagréable, ce qui n’empêche pas le Chevreuil d’adorer ses bourgeons sucrés. Au printemps, ils s’en gave, et comme c’est un ruminant , leur fermentation peut provoquer des effets similaires à l’alcool. Et comme d’autres ruminants , il peut alors avoir des comportements ressemblant à l’ébriété où il va se mettre à courir, danser, sauter… Vidéo des effets de la bourdaine sur des chamois
Le Genêt à balais a la particularité d’être toujours vert, car ses tiges contiennent de la chlorophylle. C’est le seul arbuste buissonnant à faire de la photosynthèse sur ses feuilles et par ses branches, ce qui lui permet d’avoir une croissance plus rapide.
Cette espèce légumineuse possède des gousses qui, à maturité, éclatent avec un bruit sec en répandant 5 à 6 graines autour de la plante mère, soit entre 1000 et 5000 graines par adulte. Il peut donc vite devenir envahissant et coloniser les parcelles ouvertes en déprise agricole.
la Ronce
Impossible de déterminer l’espèce en photo ci-dessus ! Les naturalistes estiment en effet entre 500 à 700 le nombre d’espèces de ronces en France (entre 1500 et 2000 en Europe).
Saviez-vous que la Ronce est à l’origine d’un miel délicat qui reste longtemps liquide, récolté à partir de fin juin, après la miellée d’acacia ? Il convient particulièrement à l’élaboration du pain d’épice.
Sources :
Livre « Flore Forestière Française – Tome 1 : Plaines et collines » Nouvelle édition de G.Dumé, C.Gaubertville, D.Mansion et J.-C. Rameau du CNPF, Institut pour le Développement Forestier
Un grand merci à tous ces passionnés qui partagent leurs photos, en particulier à Franck Le Driant , dont je vous invite à visiter le site, FloreAlpes.com.
Et pour compléter cet article très érudit:
comme disait ma maman: « Le charme d’Adam , c’est d’être à poil. » (On dit que la feuille du hêtre est “poilue”, pour la différencier de celle du charme qui à “des dents”).
François
Merci pour cette précision François, mais sais-tu que le hêtre est un des arbres les plus menacés par le changement climatique et que tes petits-enfants vont oublier ce magnifique dicton.